L’Europe affirme son ambition en matière de sécurité et de défense

M. Jean-Marc Ayrault, ministre des affaires étrangères et du développement international, et M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, ont participé lundi 14 novembre à un Conseil conjoint des ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’Union européenne.

Ils ont souhaité donner une impulsion politique à l’Europe de la défense et de la sécurité en déclinant de façon concrète le principe d’autonomie stratégique de l’Union. La réunion du Conseil européen du mois de décembre portera en particulier sur ces thèmes.

Déclarations de Jean-Marc Ayrault à son arrivée au Conseil de l’UE (Bruxelles, 14 novembre 2016)

Jean-Marc AYRAULT : "C’est une journée importante pour l’Europe. Cet après-midi aura lieu la réunion des 56 ministres des affaires étrangères et de la défense. C’est un beau résultat auquel l’Europe arrive aujourd’hui : l’affirmation de son ambition en matière de sécurité et de défense.

Le processus a été lancé formellement depuis le mois de juin après le rapport de la Haute-Représentante. Il y a eu un sommet à Bratislava et il y aura un autre sommet à la fin de l’année, mais la réunion commune des ministres des affaires étrangères et de la défense nous permet, dans un environnement de plus en plus incertain et face à de nouvelles menaces, de démontrer que l’Europe est capable de prendre des décisions importantes pour la sécurité des européens.

Il y a bien sûr la question de la protection des frontières, mais s’agissant de la stratégie de défense, aujourd’hui c’est une étape essentielle. Nous allons réaffirmer dans notre déclaration finale notre volonté d’autonomie stratégique mais aussi notre volonté de mettre en œuvre des moyens, des outils qui nous permettront d’agir, de coordonner l’action militaire et aussi de déterminer toutes les capacités dont nous avons besoin pour assurer la sécurité des Européens. Enfin, il s’agit d’une politique industrielle et de recherche véritable, financée en utilisant non seulement un fonds de soutien pour la défense mais aussi le programme d’investissement du plan Juncker. C’est donc une étape très importante qui est franchie aujourd’hui, surtout dans un contexte de plus en plus incertain, avec de nouvelles menaces.

L’élection de Monsieur Trump a-t-elle favorisé cette relance de l’Europe de la défense ?

Je ne crois pas que ce soit la raison pour laquelle nous avons avancé. Nous avons beaucoup travaillé, et dans ce travail préparatoire, il y a eu énormément de concertation. Il y a eu notamment les initiatives franco-allemandes, que ce soit au niveau des ministres des affaires étrangères que des ministres de la défense. Avec mon collègue Frank-Walter Steinmeier nous avons produit un papier il y a déjà plusieurs mois. Jean-Yves Le Drian et Ursula von der Leyen ont fait de même, donc nous avons mis sur la table toute une série de propositions. Elles n’ont pas toutes été retenues, mais l’essentiel est là. L’Europe avance quand elle s’en donne les moyens politiquement. Le monde incertain est là, il n’a pas démarré avec l’élection de Monsieur Trump. L’Europe ne doit pas attendre des décisions des autres. Elle doit défendre ses intérêts, c’est-à-dire les intérêts des européens, et en même temps affirmer son rôle stratégique à l’échelle mondiale.

L’élection de Monsieur Trump est-elle une opportunité, comme le dit Boris Johnson ?

Je laisserais Monsieur Johnson faire ses commentaires. Je ne sais pas exactement ce qu’il veut dire. Ce qui est sûr c’est que les Américains ont élu un président, c’est leur président. Il va prendre ses fonctions le 20 janvier, il se prépare, il va désigner ses équipes, il va nommer 4000 personnes. Cela va prendre un peu de temps.

Pour autant la relation transatlantique est essentielle. Dans la campagne des élections américaines, il y a eu un certain nombre de choses qui ont été évoquées et des engagements ont été pris par le nouveau président américain. Là-dessus, il faut que les choses soient clarifiées. Je prends un exemple : l’accord sur le climat qui est essentiel pour l’avenir de l’humanité : tout recul serait un recul pour l’humanité. Donc l’Europe a ses intérêts à défendre. Elle a pris des engagements, et elle veut qu’ils soient tenus. Mais c’est vrai aussi en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme, de lutte pour le développement, je pense à l’Afrique. Il y a une nécessité non seulement d’une relation transatlantique forte, claire et solidaire, mais en même temps d’avoir une vision du monde partagée. Une vision multilatérale pour vaincre tous les risques qui sont devant nous. Parmi les risques il y a le retour à l’isolationnisme, c’est une vision politique américaine ancienne. Est-ce que c’est le retour à l’isolationnisme ? Cela ne serait pas une bonne chose ni pour les Etats-Unis, ni pour le monde. L’isolationnisme peut aussi développer les nationalismes. Un des vrais dangers aujourd’hui pour le monde, c’est aussi le cas en Europe, c’est la montée ou la remontée des nationalismes. Il faut y faire extrêmement attention. Vous vous souvenez de cette phrase historique de François Mitterrand qui disait « le nationalisme c’est la guerre ». Je crois que la guerre elle existe déjà, elle existe en Syrie, elle existe dans d’autres parties du monde. Il y a des conflits, en particulier dans certaines régions d’Afrique.

C’est un des sujets que j’ai évoqués ce matin avec le nouveau Secrétaire Général des Nations-Unies, Antonio Guterres. Il faut travailler à un monde de paix, à un monde de sécurité, et à un monde de progrès, en prenant en compte aussi les attentes des peuples. Les attentes des peuples c’est davantage de travail, davantage d’éducation, davantage de santé. Ça fait partie de tous les sujets qu’il va falloir discuter maintenant avec le nouveau président américain.

La prochaine administration américaine pourrait arrêter l’aide à l’opposition syrienne. La France et les alliés européens pourraient-ils compenser ce déficit d’aide américaine ?

Le conflit syrien est au cœur de nos préoccupations, nous en discutons d’ailleurs ce midi au Conseil des affaires étrangères. Je me suis entretenu ce matin avec le nouveau Secrétaire Général des Nations-Unis, Monsieur Guterres, ce sera bien sûr une de ses priorités quand il prendra ses fonctions début janvier. C’est toujours la même question qui est à l’ordre du jour : comment arrêter la guerre ? Comment arrêter les hostilités ? Comment arrêter les bombardements, en particulier sur Alep ? Permettre l’accès de l’aide humanitaire, et là il est clair que l’Union Européenne peut jouer son rôle pour aider encore plus l’accès à l’aide humanitaire et reprendre surtout le processus de paix et la négociation politique. La négociation politique pour une transition politique comme les Nations-unies l’ont décidé à travers la résolution du Conseil de Sécurité. Il n’y aura pas de victoire militaire en Syrie, on ne peut y arriver que par la négociation. C’est ce que nous appelons de nos vœux, cela reste donc la priorité des priorités. Il faut que les Européens le réaffirment encore, c’est ce qu’ils vont faire aujourd’hui".

Déclarations de Jean-Yves Le Drian à son arrivée au Conseil de l’UE (Bruxelles, 14 novembre 2016)


M. le Ministre, il y a apparemment des pas dans l’Europe de la défense qui vont dans le sens de ce que souhaite la France. Voyez-vous également l’élection de M. Trump comme une opportunité de faire avancer ce dossier qui traine depuis des années ?

Jean-Yves LE DRIAN : "Il y a un an jour pour jour, je venais ici, après les massacres du Bataclan et de Saint-Denis, appeler à la solidarité européenne en matière de sécurité, et j’invoquais l’article 42-7 du Traité de Lisbonne, qui n’avait jamais été soulevé avant cette date pour appeler au soutien mutuel, à la France, des Européens en matière de sécurité. Un an après, je dois dire que l’ensemble des Etats membres étaient au rendez-vous. Il est bon de le dire.

Aujourd’hui, la Haute Représentante nous présente un plan de mise en œuvre de la stratégie globale de sécurité et de défense au niveau européen. C’est un document positif, qui va marquer une étape.

J’ai toujours été pour l’Europe de la défense opératoire et non pour l’Europe de la défense déclaratoire. Nous sommes maintenant dans l’Europe de la défense opératoire, avec une série d’objectifs qui vont permettre à l’Europe de faire un pas de plus vers l’autonomie stratégique. Objectifs qui portent à la fois sur les capacités opérationnelles, en mettant plus en avant ce que l’on appelle les groupements tactiques ou l’Eurocorps. En assurant aussi les financements pour leurs opérations extérieures. Et puis l’autonomie stratégique aussi par les avancées dans le domaine du financement global, que ce soit pour l’action préparatoire de recherche en matière de défense, où il y aura pour la première fois un financement spécifique sur les recherches dans le domaine de la sécurité ; que ce soit encore dans le financement des opérations extérieures ou par la mobilisation de la banque européenne d’investissement, ou du Fonds Juncker, ou la préparation d’un fonds spécifique défense souhaité par le Président de la République. Tout cela fait que l’on marque une étape supplémentaire vers l’autonomie stratégique de l’Europe.

Cette autonomie stratégique de l’Europe n’est-elle pas dictée par la menace du désengagement des Etats-Unis de l’OTAN d’une certaine façon ?

Ecoutez, ce n’est pas en trois jours que les Européens auraient pu faire cela. Cette démarche a été initiée sur la base d’un document proposé par l’Allemagne et la France il y a maintenant plusieurs semaines. C’est l’aboutissement de cette volonté. Il se trouve que l’autonomie stratégie de l’Europe, elle s’impose, quels que soient les présidents des Etats-Unis.

Certains comme Boris Johnson disent que l’Europe de la défense renforcée, c’est d’abord des pays membres de l’OTAN qui respectent l’obligation des 2% en termes de dépenses militaires. Que dites-vous de cela ?

Ne mélangeons pas les sujets. L’ensemble des pays de l’OTAN s’est engagé à atteindre les 2% du PIB à horizon 2025. Et 20% en investissement, ce que l’on oublie souvent. Ce rendez-vous sera tenu. Les engagements des uns et des autres peuvent le laisser penser. Mais ce dont il est question aujourd’hui, c’est l’autonomie stratégique de l’Europe, capable de décider elle-même des enjeux de sécurité, que ce soit dans le cadre l’Alliance atlantique, voire dans le cadre d’une coalition, voire dans le cadre des Nations-Unies, voire elle-même, seule, je pense en particulier à l’Afrique. Dans le document proposé par Mme Mogherini, il y a des initiatives très importantes que nous avions initiées au départ et qui vont je pense être entérinées.

Et selon vous pas de risque de doublon avec ce que fait l’OTAN en Europe ?

Jamais de doublons, jamais de duplications. Il y a un accord entre l’UE et l’OTAN qui a été validé à Varsovie et qui montre bien qu’il est hors de question d’avoir une duplication. Mais il faut une autonomie stratégique. C’est là la force de l’UE, grâce à l’avancée qui sera faite aujourd’hui. Pas d’Europe de la défense incantatoire, mais une Europe de la défense opératoire.

Mais une autonomie stratégique avec une Amérique se désintéresse de l’Europe ?

Vous poserez la question à M. Trump"./.

Dernière modification : 13/12/2016

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