Pierre Sellal, invité de Radio Classique pour la Journée de l’Europe

A l’occasion de la journée de l’Europe le 9 mai, l’Ambassadeur Pierre Sellal, Représentant permanent de la France auprès de l’UE, était l’invité du "Journal de l’Europe" sur Radio-Classique.

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Interview de l’Ambassadeur Pierre Sellal par Nicolas Pierron (diffusion les 9 et 10 mai 2016 dans le "Journal de l’Europe" sur Radio Classique).

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Nicolas Pierron : Ce 9 mai c’est la fête de l’Europe, et pour l’occasion nous sommes avec Pierre Sellal, Représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne. Bonjour Pierre Sellal.

"Bonjour".

Que vous inspirent ces deux déclarations récentes de deux des principaux dirigeants de l’Europe ? La première est de Martin Schulz, le Président du Parlement européen : « L’Europe était une promesse faite pour davantage d’emploi, de services et de croissance, promesse pour laquelle des générations d’Européens ont consenti des sacrifices, mais cette promesse n’a pas été tenue » dit Martin Schulz. Etes-vous d’accord avec lui ?

Pierre Sellal : "C’est assez exact. Le projet européen dans les années 1950, 1960, c’était à la fois une promesse de réconciliation et de paix, qui était satisfaite. C’était aussi une promesse de prospérité et de surcroît de bien-être, grâce précisément au projet européen.

Et le projet européen qu’était-ce ? C’était la mise en commun de compétences, le partage de souveraineté pour réaliser ce projet, c’est à dire bénéficier de ce surcroît de prospérité.

Et dès lors qu’au moins dans la perception de nos populations, ce surcroît de prospérité, de croissance, de bien-être n’est pas là, dans un contexte de croissance très faible, de chômage élevé, on comprend que les populations s’interrogent : à quoi bon des règles, à quoi bon des contraintes, à quoi bon ne plus avoir d’autonomie dans nos décisions si la contrepartie n’existe plus, à savoir ce surcroit de prospérité et de croissance ? Je crois que c’est cela qui explique, depuis quelques années, la distance prise par nos opinions, nos populations, vis-à-vis du projet européen".

Pierre Sellal, autre citation que je soumets ce matin à votre réflexion. Elle provient cette fois de Donald Tusk, le président du Conseil européen. Il dit : « Le rêve d’un seul Etat européen, d’une seule nation européenne est une illusion ». Qu’en pensez-vous ?

Pierre Sellal : "Oui, pour dire les choses autrement : il n’y a pas d’avenir, selon moi, pour une Europe qui ignorerait la réalité des nations et la réalité des Etats. Parfois, chez certains idéalistes ou puristes de l’idée européenne, on a le sentiment qu’ils sont habités par l’idée que l’Europe serait tellement plus simple, tellement plus efficace, si les Etats n’existaient pas, et si même parfois on pouvait se passer de leurs peuples.

La réalité des Etats, la réalité des nations, reste fondamentale en Europe. On pourrait même soutenir qu’elle est consubstantielle à l’idée européenne. Mais l’autre réalité, c’est que tous nos pays sont aujourd’hui plongés dans la mondialisation et doivent trouver des formes nouvelles, plus efficaces, d’exercice de leurs compétences, d’exercice de leur souveraineté.

Tout l’enjeu européen, c’est de définir le bon équilibre entre une réalité nationale individuelle, qui reste fondamentale, et une nécessité collective, qui est une nécessité européenne. C’est là l’enjeu, c’est de trouver ce bon équilibre. C’est ce que Jacques Delors, en son temps, avait illustré par une formule qui, à mon sens, reste pertinente : la formule de « fédération d’Etats-nations ».

La difficulté supplémentaire, c’est que cet équilibre évolue. Il n’est pas statique. On ne peut pas prétendre que l’on est parvenu, à un moment donné, à un partage stable dans le temps, qu’il s’agit de consolider et de préserver.


Faut-il adopter, Pierre Sellal, la stratégie du noyau dur en Europe pour faire à nouveau progresser l’idéal d’un continent uni ?

Pierre Sellal : "Il faut réfléchir à deux choses. Tout d’abord, il y a le risque d’être entrainé de la différenciation à la fragmentation, de la fragmentation à la dislocation. Il y a donc des limites à la différenciation. C’est l’unité qui doit continuer à exister sur les sujets les plus importants : la citoyenneté européenne, la libre circulation des personnes, la non-discrimination selon les nationalités, etc. Ce sont des enjeux économiques très forts, et puisque nous sommes sur Radio Classique, rappelons toujours ce qui est à la base de l’unité du marché intérieur : c’est un souci d’éviter des distorsions de concurrence, d’éviter les discriminations. C’est quelque chose de très important en matière de fiscalité par exemple, ou en matière sociale, pour éviter des phénomènes de passagers clandestins du marché intérieur, qui profiteraient de l’accès à l’ensemble du marché intérieur sans pour autant en accepter et en supporter les disciplines et les contraintes. Il faut donc toujours avoir cette dimension à l’esprit, et ce risque.

La deuxième question lorsqu’on évoque un noyau dur, c’est quel espace ? Les 19 membres de la zone euro, c’est déjà beaucoup pour un noyau dur, même s’il est clair que le bon fonctionnement de la zone euro et son avenir supposent davantage d’intégration au sein de la zone euro. Et même s’il est vrai aussi que les 19 se caractérisent, par rapport aux 28, par une réalité : c’est qu’ils ont en partage un bien commun, c’est l’euro.

Parfois on évoque aussi les membres fondateurs, les six. La question qu’on va se poser, c’est quelle est la pertinence aujourd’hui politique, économique, de ce groupe d’Etats fondateurs, qui certes ont cette responsabilité historique, mais qui, dans beaucoup de débats, connaissent entre eux les difficultés et les différences qui peuvent exister entre les 28".

Pierre Sellal, est-ce qu’une sortie du Royaume-Uni de l’UE ne serait finalement pas un électrochoc positif pour renforcer cette intégration européenne ?

Pierre Sellal : "La sortie du Royaume-Uni, que je ne souhaite pas, que nous ne souhaitons pas, serait d’abord une amputation de l’Europe, une diminution sur le plan économique, sur le plan de sa capacité de rayonnement, de l’image européenne dans le monde. Donc parler d’une intégration renforcée d’une Europe elle-même diminuée ça ne peut pas être quelque chose de très mobilisateur.

Deuxième remarque, il serait excessif de considérer que le Royaume Uni est le pays responsable aujourd’hui des difficultés rencontrées dans le renforcement de la construction européenne et le surcroit de l’intégration dont on peut avoir besoin dans tel ou tel domaine. Comme chacun le sait, le Royaume-Uni n’est pas dans la zone euro, ne participe pas au débat actuel sur l’intégration supplémentaire de la zone euro. Cela marque bien que les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui pour aller plus loin dans la coordination des politiques économiques ou pour une plus grande efficacité dans la gestion de la zone euro n’est pas imputable à la situation du Royaume-Uni. Cela signifie donc que l’éventuel Brexit, le départ du Royaume Uni, ne modifie pas radicalement cette situation. Ceci est vrai dans beaucoup d’autres domaines : libre-circulation des personnes par exemple, ou l’organisation de l’espace Schengen. Tout cela ne dépend pas du Royaume-Uni.

Troisièmement, dans l’hypothèse d’un Brexit, la crainte que l’on peut avoir c’est que nous passerions beaucoup de temps à devoir définir, régler le nouveau statut du Royaume-Uni par rapport à l’UE qui serait un statut d’Etat non-membre, d’Etat tiers, avec des liens plus ou moins développés et différenciés selon les domaines. Ce serait un exercice extrêmement délicat, très long, très difficile. La crainte que l’on peut avoir, c’est que nous serions obligés d’y consacrer beaucoup de temps et ce serait autant de temps et d’énergie que nous ne pourrions pas consacrer à ce travail de réflexion sur les domaines dans lesquels nous devons porter plus loin l’effort d’intégration, en tout cas si on se situe du côté de ceux qui appellent de leurs vœux cette intégration supplémentaire".

Vous pouvez réécouter le journal de l’Europe des 9 et 10 mai ici.

Dernière modification : 11/05/2016

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